Le texte de John Dickie
Découverte de la Spiral Jetty - Traduction





























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John Dickie découvre la Spiral Jetty

© ArtCatalyse International / Marika Prévosto 2012. Tous droits réservés

« L'excitation grimpe d'un cran lorsque nous arrivons près du vieux camion Dodge dévoré par la rouille et du véhicule amphibie de la Seconde Guerre mondiale, abandonnés là par des prospecteurs de pétrole qui finirent par jeter l'éponge après plusieurs tentatives depuis les années 20 de s'enrichir avec les ressources du lac. Ces vestiges industriels sont l'une des raisons pour lesquelles Smithson tomba amoureux du site, qui représentait pour lui "un monde de préhistoire moderne" et dont il parla en des termes pompeusement moqueurs. "Les produits d'une industrie dévonienne, les vestiges d'une technologie silurienne, tous les outils du carbonifère supérieur ont été perdus dans ces dépôts successifs de sable et de vase. Ce site témoigne de toute une succession de systèmes produits par l'homme qui se sont embourbés dans les espérances perdues."


Nous ne sommes plus qu'à quelques centaines de mètres de notre but. C'est ici que Tacita Dean et d'autres ont abandonné leur recherche. En effet, une autre jetée de pierre se trouve ici. Ce n'est pas une oeuvre d'art, mais une construction branlante qui s'avance droit dans le lac, réalisée par les prospecteurs de pétrole en empruntant la technique de Smithson. Notre conseil aux futurs visiteurs est simple : ne vous laissez pas berner comme les autres. Continuez votre chemin.


Un peu plus loin, les pierres sur la route sont devenues trop dangereuses pour le dessous de la voiture et nous devons continuer à pied. Nous marchons donc jusqu'à ce que, au-dessus d'une petite crête, la Spiral Jetty apparaisse, vision extraordinaire et magnifique. Tous les textes de Smithson parlent de la couleur étrange de l'eau à cet endroit, mais les photos connues de l'oeuvre laissent croire qu'il y a là une large part de liberté artistique. Eh bien, ce n'est pas le cas. L'eau est rose. La jetée, constituée de pierres noires, est devenue complètement blanche à cause des cristaux de sel qui la recouvrent. Je m'attendais à voir quelque chose de monumental, gris et solennel. Ce que nous découvrons ressemble davantage à une confiserie tirée d'un gigantesque chariot à desserts.


La couleur de l'eau est naturelle dans un sens. Elle est due à des algues, seul organisme vivant capable de survivre dans cette portion extrêmement saline du lac. Mais la main de l'homme y est aussi pour quelque chose. Il y a longtemps, une voie ferrée a fermé la partie nord du lac, ce qui a provoqué une augmentation de la teneur en sel.


Un peu plus tard le même jour, nous effectuerons un bref survol du site. Vu d'en haut, le paysage alentour ressemble à une panoplie géante de chimiste, l'eau passant mystérieusement du rose au vert pastel. La jetée est superbe dans ce cadre : on croirait survoler Mars. Tout cela est très smithsonien. Il méprisait le beau - ce que l'on considère habituellement comme un beau paysage - et le tourisme. "On appelle cela des sites pittoresques. De la nature qui a de la classe", disait-il. Ce qui enflammait son imagination, c'était une ville industrielle sur le déclin ou le site d'un aéroport encore en projet.


Les bas-fonds où commence la jetée sont constitués d'un dépôt de cristaux blancs. L'eau contient tellement de sel qu'elle en est visqueuse. Des rochers étincelants émergent à certains endroits sur les bords de la jetée, mais la majeure partie est recouverte par 15 à 60 centimètres d'eau. Juste en face, de l'autre côté du lac, se trouve l'un des nombreux champs de tir de la région. Nous apercevons un avion à réaction, un nuage provoqué par une explosion et, plusieurs secondes plus tard, un boum assourdi parvient à nos oreilles.


Le temps est venu pour nous de mettre le pied sur la jetée. L'expérience semble plus dangereuse qu'elle ne l'est probablement. Nous avons été prévenus de ce qui nous attend si nous avons le malheur d'avaler de l'eau. L'eau du lac bouche les moteurs de bateau en quelques minutes. Smithson, toujours digne d'être cité, nous vient alors à l'esprit et alimente notre nervosité. "Vous prenez la spirale, et la spirale vous prend." A cause du miroitement de l'eau, il est difficile de voir où sont les bords de la jetée. On ne sait jamais où l'on va poser le pied : sur de la roche solide ou sur une couche meuble de cristaux. Mais ce que l'on voit et l'expérience de marcher sur toute la longueur de la spirale donnent aux sensations le temps et la place de s'exprimer. De toute évidence, le sel est dans la Spiral Jetty un élément d'une grande importance. C'est une mine de métaphores sur ce que l'art est capable de faire : préserver et tuer. Les cristaux habitent les formes de vie et s'y fixent, croissent en spirales non organiques et se dissolvent sans laisser de traces.


On a parfois reproché au land art d'être un art macho, un art de garçons qui veulent laisser leur marque furieuse sur la Terre. Si une visite à la Spiral Jetty prouve quelque chose, c'est que cette critique n'est pas fondée. La jetée n'est pas un corps étranger qui a été imposé au paysage. Elle donne, dans l'immensité du paysage, une note de délicatesse et de gaieté. Smithson pensait que sa création était juste assez solide pour engager un dialogue intime avec les choses qui l'entouraient au fur et à mesure que celles-ci se modifiaient. Pour le voyageur prêt à affronter les rires des cow-boys, aller à la Spiral Jetty permet de vivre une expérience dans un site naturel plus excitante et mémorable qu'une simple activité sportive ou la contemplation béate d'un paysage. Car, à la Spiral Jetty, le voyage - et je pense que telle était l'intention de Smithson - devient lui-même une partie de l'oeuvre d'art. »